Le hic laïque : laïcité bien ordonnée commence par les autres.


"Dans la problématique municipale, à Trappes, j’exprime ma position de maire par le mot «équidistant». Personnellement, je n’ai pas de religion, mais toutes les religions ont le droit d’exister."

Vous aurez reconnu le style frais, alerte et modeste de G. Malandain, notre bourreau municipal des diptères. C'est joli, "équidistance". Malandain fait ici encore mieux que Sarkozy quand ce dernier était ministre de l'intérieur, et déclarait que "la laïcité c'est ne privilégier aucune religion par rapport à une autre." Ça veut dire la même chose, et c'est moyennement fidèle à l'esprit de la loi de séparation des Églises et de l'État, mais on est tenté de saluer tout de même la posture. Et cette posture, il y tient, Guy Malandain. Il était même en passe de devenir champion de France de la laïcité, à une certaine époque, agitant les barbes et les voiles comme autant d'épouvantails destinés à faire parler de lui dans la presse et lui donner une stature nationale qu'il jugeait sans doute capable de lui rouvrir les portes de l'Assemblée.
Le problème, c'est que ce joli bla-bla, Malandain l'a servi au CERAS (Recherche et Action Sociale), officine française de la Compagnie de Jésus. Un organisme jésuite. Un truc du Vatican, quoi... En sachant ça, du coup, on se dit que l'équidistance malandainiste, ça doit se mesurer en appliquant des "coefficients de pondération" différents selon le point religieux considéré.

Penchons nous, pour comprendre, sur un problème élémentaire de géométrie politico- philosophique appliquée.
Supposons que, originaire de l'ouest de la France, vous ayez été baptisé selon le rite chrétien de Rome, que vous ayez été élevé dans le respect des valeurs chrétiennes, que vous ayez mûri un engagement politique, social-démocrate par exemple, au contact notamment de militants issus de cercles chrétiens de gauche, et que vous viviez dans la région parisienne. A quel endroit devriez-vous vous placer pour être à équidistance laïquement correcte de, mettons... Saint-Pierre de Rome et la Mecque, par exemple ?
Pour traiter ce problème dans les règles, il faut s'initier au maniement complexe des "coefficients de pondération des distances laïques" qui se déterminent à l'aide d'une équerre et d'un compas. Mais si vous n'avez pas le matériel sous la main - et on ne peut de toute façon prétendre approcher l'expertise d'un Malandain en matière de géométrie laïcienne - vous pouvez vous contenter d'une évaluation à la louche.

Tout d'abord, vous devez garder à l'esprit que la France est un pays "de tradition chrétienne". Aussi, une bonne partie de ce que vous serez tentés de considérer comme des faits religieux imputables à la chrétienté (et dont il faudrait s'éloigner pour rester "bon laïque") est à ranger dans les catégories "tradition" ou "folklore".
Exemple : le jour de la naissance de Jésus Christ est un jour férié en République française, dignement célébré en décembre 2005 par la municipalité de Trappes par une évocation artistico-ludique des "Rois Mages" dans le hall de la mairie.
Autre exemple livré par le vénérable Malandain en personne dans son papier pour le CERAS : "Le bâtiment de l’église est municipal – c’est là une situation nationale -". Ben oui : ça découle de l'article 14 de la loi de 1905. Les bâtiments religieux avaient été confisqués sous la Révolution. Évidemment, tous les édifices concernés à l'époque étaient voués à la religion chrétienne. En 1905, on les a conservés en propriété publique au moment du "divorce". Le paradoxe aujourd'hui, c'est que le christianisme se trouve privilégié par rapport aux autres religions, puisque ses lieux de culte sont à la charge de l'État et des collectivités territoriales, ce qui n'est pas le cas des bâtiments construits après 1905. Mais cet état de fait ne saurait être remis en cause ! En effet, une église évoque peut-être pour vous un simple lieu de culte chrétien apostolique et romain. Erreur ! Il faut la voir comme un élément essentiel et spectaculaire de notre patrimoine architectural et culturel national. Il convient donc de faciliter son entretien, de soigner et préserver ses abords, et de l'illuminer aux frais des contribuables au moment de la fête de Noël qui fait partie de notre folklore (voir exemple précédent).

Pour simplifier, considérez d'une manière générale que toute manifestation d'une quelconque expression publique de la "fibre chrétienne" doit être prise comme normale, et n'est tout au plus qu'une entorse très légère aux principes supérieurs de la laïcité. Et ceci est vrai y compris pour les détenteurs de responsabilités publiques républicaines : un maire qui rend hommage aux Rois Mages ; une députée des Yvelines qui brandit la Bible en séance à l'Assemblée nationale pour repousser un projet de loi "antéchrist" ; un ministre d'Etat qui fait un signe de croix au cours d'une réception officielle, etc...

Le catholicisme, c'est bien entendu une religion. Mais c'est là depuis si longtemps que c'est très français, finalement... D'ailleurs, le clergé catholique est tout naturellement respectueux des valeurs de la République française. Le fait que son chef (le Pape) soit le chef d' un Etat étranger (le Vatican) est un détail sans importance. La loyauté des curés à la République et à ses valeurs n'est pas à démontrer, et ce pour une raison toute simple : personne ne se pose la question ! J'ai pu ainsi croiser dans un village français un prêtre congolais (crise locale des vocations...) formé au Canada, qui obéissait en France aux commandements du Pape de Rome sans que personne trouve à y redire...
Cette question du respect des valeurs, par contre, on se la pose pour les guides spirituels d'autres religions, comme l'Islam par exemple. Les imams doivent démontrer leur attachement aux valeurs françaises, surtout s'ils sont étrangers, parce que leur religion est étrangère à notre tradition. C'est tout simple !

Pour la même raison, tout ce que vous avez appliqué au christianisme doit être remis en cause à propos de l'Islam.
Par exemple, la députée des Yvelines évoquée plus haut est devenue ministre du logement. Mais si une femme portant le hidjeb brandit le Coran dans l'hémicycle du Palais Bourbon, même pour montrer la reliure à son voisin, on la brûlera sûrement sur la place de la Concorde ! Au moins en paroles... Et Charlie Hebdo ne lancera pas de pétition...
Autre exemple : autant les églises font partie du patrimoine national, autant les mosquées en sont exclues, à part celle de Paris qui participe du pittoresque de la Rive Gauche. Les synagogues n'ont pas toujours eu la cote non-plus, en France... Et puis il y en a peu.
Pour les fêtes du calendrier, c'est pareil : pas d'amalgame ! On a Noël et Pâques, mais pas de Pessah ni Aïd el fitr. Si vous êtes maire d'une commune française, vous irez couper la bûche au "Noël des Anciens", c'est la tradition. Mais pas question de découper le mouton à un quelconque "Aïd des Chibanis" ! C'est pas laïque !

Même dans la vie publique, certaines évocations explicites de la chrétienté ne sont pas considérées comme des entorses à la laïcité. Nous avons ainsi une "Confédération Française des Travailleurs Chrétiens" qui jouit d'une représentation nationale et qui, à ce titre, participe à la gestion de l'assurance chômage, ou siège dans diverses instances paritaires de la fonction publique. Autre exemple : même si aucun parti en France ne revendique une confession religieuse (c'est interdit), le parti de notre président de la République (UMP) partage ses bancs strasbourgeois du Parlement européen avec des "Démocrates chrétiens". N'allez pourtant pas imaginer un "Syndicat des travailleurs musulmans" dans la fonction publique française, ou un parti "libéral-musulman" au Parlement européen. Ce serait communautariste et antilaïque.
Les principes sont posés, et vous pouvez les décliner à l'infini. Pour les filles portant le voile, pour les repas de rupture du jeûne de ramadan dans les salles publiques, pour les boucheries hallal qu'on préfèrerait ne pas voir en centre ville, etc., etc...

Vous avez maintenant une idée de ce que sont les coefficients de pondération dans le calcul des distances pour la détermination du point équidistant entre la Basilique Saint-Pierre et la Kaaba. On vous laisse le soin de les utiliser vous-même. Mais, vous l'aurez compris : nul besoin de s'éloigner beaucoup de Rome pour considérer qu'on en est distant en politique. Par contre, certains ne se trouvent jamais assez loin de la Mecque à leur goût.

Le 2 décembre 2007.